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Jeudi 16 novembre 2006 4 16 /11 /Nov /2006 11:00

Une idée fixe, c’est comme une plante : un beau jour, une minuscule graine se dépose dans un coin de la tête, germe sur le terreau de la substance grise et prend racine dans le cortex cérébral avant de fleurir toute la boîte crânienne. C’est ce que j'ai vécu la semaine dernière, obnubilé par une pensée omniprésente, saugrenue certes mais ô combien séduisante.
Mais quelle idée au juste ? L'irrésistible envie de partir
seul, deux jours en montagne, et d'y passer la nuit dans un étrange abri métallique posé quelque part sur une crête rocheuse dans le piémont italien…

Vendredi 10 novembre

11h30 : après mon rendez-vous avec M. le Maire des Ferres, je suis de retour au bureau en fin de matinée. Juste le temps d’éteindre le PC, de passer au self commander un sandwich, et me voilà de nouveau sur la route, cette fois en direction du Boréon.

13h30 : chaussures aux pieds et sac de tout juste 10 kg sur les épaules, en route pour le Col de Salèse. Je n’insisterai pas sur les avantages indéniables de travailler aux 35h dans un Service basé à l’embouchure du Var : proximité et disponibilité, voilà les maîtres mots d’une pratique idéale de la montagne !
Fidèle à son habitude, la montée au col est monotone et peu intéressante, du fait de la proximité de la piste (dont la circulation est heureusement réglementée par le Parc National du Mercantour). Aujourd'hui pourtant, l'ambiance y est un peu différente, sûrement parce que je ne rencontre pas âme qui vive et que le lien avec la civilisation est très vite coupé... Les 24 prochaines heures risquent d'être encore plus solitaires là-haut...

14h15 : arrivé au Col, personne aux alentours.
Je quitte la piste pour m’engage sur l’itinéraire encore inconnu du Serre de Rogué. D’après mes sources, je sais que le cheminement est des plus évident puisqu’il suffit de suivre la crête (NE, E, puis NE) pour aboutir à la Cime de Rogué, 674m plus haut (Georges D. - comm. personnelle). Seul un doute subsiste sur la nature du terrain que je vais rencontrer…
Je m’élève en fait assez rapidement sur la crête herbeuse recouverte de cônes de pins cembro rongés par des hordes de Nucifraga caryocatactes (casse-noix moucheté) affamés ! Plus haut, l’herbe rase fait place à une zone de blocs instables qui ralentissent la progression, malgré une pente plus douce. Les quelques plateformes herbeuses rencontrées sont occupées par des chamois qui fuient, dérangés par ma présence pourtant pacifique…

16h00 : je gravis une dernière pente d’éboulis avant de fouler le sommet arrondi de la Cime de Rogué, 2705m d’altitude. Je remercie au passage le canadien qui m'a vendu son altimètre Thommen sur eBay à un prix plus que raisonnable, et donc la précision n'a pas fini de m'impressionner !
Un bref tour d’horizon me permet de découvrir la Corse au sud et le massif du Mont Rose au nord. Entre ces extrêmes, c’est tout un sublime décor de crêtes et de sommets qui brillent dans la lumière rasante de cette superbe fin de journée automnale. Toutes les tonalités de marron sont développées par la nature, la neige n’étant pas encore au rendez-vous.
Le soleil, rouge et bien bas sur l’horizon, me rappelle à l’ordre. Même si j’ai prévu d’arriver au bivouac à la nuit, je préfère ne pas m’attarder. Heureusement, je retrouve à partir d'ici l’itinéraire "classique" que je connais bien. Ainsi, en descendant la crête NE, je me retrouve vite fait à la Baisse de Rogué, avant de plonger sur le lac supérieur de Frémamorte (point côté 2393m).

17h00 : un dernier effort me permet de gravir les 200 derniers mètres permettant de déboucher à la frontière franco-italienne, au Col de Frémamorte, le tout dans la lumière dorée précédent un coucher de soleil imminent...

...Le soleil vient de basculer derrière l Laghi di Fremamorta e Mont Mounier à l’horizon. Je m’engage sans plus tarder dans le vallon supérieur de Fremamorta déjà plongé dans une semi pénombre. L’ambiance y est plus minérale, la solitude d’autant plus grande, le silence plus profond. Je perds rapidement de l’altitude, passant au-dessus puis entre les chapelets de lacs gelés. Je profite d’un filet d’eau courante pour remplir mes gourdes souples que je hisse négligemment sur le haut de mon sac, observé au loin par un bouquetin majestueux. Nous sommes donc deux solitaires, chacun avec la même préoccupation : trouver un abri sûr et confortable pour la nuit !

Malgré l’obscurité grandissante, je profite des dernières lueurs du jour pour progresser. Je dépasse la caserne en ruine en suivant le sentier « degli alpini » (militaires italiens du siècle dernier, passés maîtres dans l’art de la construction des autoroutes d’altitude). Quand soudain, un drôle de bruit, disons un « splash » me surprend brutalement. C’était prévu, une de mes gourdes souples s’est éclatée contre un rocher... Heureusement qu’il me reste encore une seconde pipette pour cuisiner le plat de nouilles au curry spécialement apporté pour l'occasion !

Vallon de Fremamorta, Italie

17h30 : enfin, le bivouac est là, toujours aussi laid avec sa peinture "Croix-Rouge" (pour l'hélicoptère des secours ?), mais tellement accueillant, minuscule abri métallique posé délicatement sur une butte rocheuse. La lourde porte à double battants s’ouvre difficilement en grinçant, me révélant un intérieur spartiate mais bien suffisant pour ma halte nocturne !

Il fait nuit noire, et je me retrouve seul au milieu de nulle part, à 2437m d’altitude et 4h de marche de la voiture, hors de portée d’un moindre réseau de téléphone, y compris les secours italiens… ce n’est pas le moment de perdre le moral !

J’y tenais pourtant fort à mon idée fixe…


Vendredi 10 novembre (nuit du - )

Le confort, quelle notion étrange ! L’Hôtel 4* "My Hôtels-Radda" à Radda-in-Chianti (j’en parlerai certainement un jour prochain) et le bivouac Giulia n’ont pour ainsi dire aucun point commun, si ce n’est d’être tous les deux situés en Italie… Et pourtant, dans l’un comme dans l’autre, j’ai pu apprécier d’y passer des instants des plus agréables !

Le bivouac sur fond d'Argentera
photo prise en sept. 2006 lors d'un précédent raid de 2 jours effectué avec Georges


Description du bivouac : un demi-cylindre métallique de 2m par 4, solidement arrimé à chaque extrémité par des câbles bien tendus (pour les nuits ventées), un accès unique par une porte à double-battants (très utile en cas de neige). A l’intérieur, une minuscule table en bois occupant quasiment tout l’espace. Accrochés sur les 3 parois, 9 bas-flancs rabattables munis de maigres matelas. Notez bien que lorsque les couchettes sont en position « nuit », il n’est alors plus possible de circuler à l’intérieur du bivouac. Vouloir accueillir en ces lieux 9 personnes, matériel compris, me semble bien utopique, même en très bonne compagnie ! Mais pour ma propre installation, ce sera largement suffisant : je peux en effet me ménager un espace assez grand en relevant le maximum de couchettes et en disposant mes affaires sur celle que je me réserve pour la nuit.

Complètent l’équipement sommaire du refuge : 2 fenestrons munis de panneaux coulissants en guise de volets, un balai pour entretenir la propreté irréprochable des lieux, quelques ustensiles de cuisine, une bouteille de vin vide (ça peut toujours servir), une grosse torche aux piles mourantes, et l'indétrônable carnet de bord protégé dans un Tupperware.
Voilà pour la description exhaustive de l’habitacle, qui tient à la fois du wagon-lit de la SNCF (pour les couchettes), de l’abri d’expédition polaire (pour l'architecture) et du sous-marin hongrois (pour la promiscuité de l'ensemble)…

La nuit étant tombée depuis un moment, je n'ai pas un choix infini de possibilités de divertissement. J’occupe ainsi mon temps en me couvrant de mes vêtements les plus chauds, avant de m’assurer qu’aucun intrus ne viendra déranger la quiétude paisible des lieux : les yeux rivés aux jumelles, je scrute attentivement le fond de la vallée à mes pieds, en vérifiant que les lointaines lumières des rares véhicules que je peux observer se dirigent toutes dans le même sens : la plaine de Cuneo ! Ce serait malheureux de devoir partager ma table avec un bus d’italien conviviaux mais exubérants… Méfiance et pointe d’égoïsme sont parfois de mise dans ce genre d’endroit !

Le reste de la soirée s’écoule tranquillement installé à table et faiblement éclairé par la flamme vacillante d’une bougie. Lecture du carnet de bord avant d’y laisser mes impressions, croquis sur mon fidèle Moleskine de poche, puis repas consistant accompagné du bourdonnement régulier de mon réchaud à gaz.
Un dernier coup d’œil au-dehors pour admirer la voûte céleste, étoiles scintillant dans le froid vif, avant de me glisser dans la douceur soyeuse de mes draps et de m’envelopper dans mon duvet en plumettes…

Il est 21h, je sombre rapidement dans un profond sommeil, bercé au son du vent qui se lève et vient lécher les parois de mon abri.

Le confort disais-je !

Par Frédéric - Publié dans : Mes randos
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